Il y a, dans les parties avancées de Silent Hill f, une scène entre les deux Hinako que presque personne ne commente1 — peut-être parce qu'elle dit quelque chose de trop difficile à tenir. Kitsune no Hinako, la mariée aux bras de renard, a un moment de lucidité. Un seul. Elle se tourne vers Hinako Shimizu et lui demande : si c'est moi qui suis dans l'erreur, tue-moi, libère-moi ; sinon, c'est moi qui te tuerai. Puis le brouillard reprend, et elle retourne réciter dans son journal les promesses de l'homme au masque. La clarté aura duré quelques secondes.
Dans ce fragment, le texte japonais lui fait dire une chose précise : quelqu'un l'a saisie par les pieds et l'a entraînée au fond d'un marécage.2 Cette image n'est pas une métaphore de conflit intérieur. Ce n'est ni l'ambivalence, ni la psyché fracturée, ni le désir qu'on se reproche. C'est la description d'une action exercée sur elle, du dehors, par quelqu'un. Toute la différence entre les deux lectures du jeu tient dans cette préposition.
Le premier volet de cette série lisait l'effacement d'Hinako comme une réécriture — de son journal, de son nom, de son corps. Celui-ci s'attaque à la réécriture la plus radicale : celle d'un être en un substitut.
I — La substitutionCe qu'est vraiment Kitsune no Hinako
Le katashiro (形代) est un objet rituel shinto — le plus souvent une silhouette de papier ou de bois — qui sert de substitut humain. Le mot compose 形 (katachi, la forme) et 代 (shiro, la substitution) : « ce qui a la forme de quelqu'un, à sa place ».
On y transfère les impuretés d'une personne, puis on le jette à la rivière, qui emporte le mal ; il peut aussi recevoir, à la place de son modèle, les effets d'une malédiction. Dans un usage offensif, on l'inscrit du nom et des données de la cible pour lui faire subir un sort à distance.
Le premier monstre récurrent de Kitsune no Hinako porte un nom qui devrait nous arrêter : harai katashiro. Harai est le rituel général de purification ; katashiro, la poupée de substitution. La créature est une imitation — métallique, ligneuse, inorganique — d'un autre monstre du jeu, le kashimashi, celui d'Hinako Shimizu : même visage sous le masque, mais refait dans des matériaux morts, le masque soudé par des racines.3 Ce n'est pas un hasard onomastique. C'est l'architecture du jeu qui se nomme elle-même : Kitsune no Hinako est un katashiro. On l'a fabriquée pour absorber quelque chose à la place d'Hinako Shimizu.
La lecture courante du dédoublement est psychologique, et le premier volet a dit pourquoi elle est confortable : elle loge la source du conflit à l'intérieur d'Hinako — elle hésite, une part d'elle veut le mariage, l'autre le refuse. Mais la version japonaise de la scène citée plus haut dit le contraire. Les émotions que Kitsune no Hinako éprouve pour l'homme au masque y sont qualifiées d'異形 — igyo : difformes, étrangères, d'une autre espèce que le désir humain.4 Elle ne dit pas : je veux ce que je ne devrais pas vouloir. Elle dit : ce que je ressens n'est pas de moi. Quelque chose s'est installé, et ce quelque chose n'est pas elle.
Le folklore donne à cette structure son nom ; l'anthropologie lui donne sa portée. La poupée qui reçoit le mal destiné à un autre, c'est presque trait pour trait la victime émissaire que René Girard a placée au cœur du sacré : l'être sur qui une communauté décharge sa violence ou sa souillure pour s'en délivrer, et dont l'élimination la réconcilie avec elle-même.5 Mauss et Hubert l'avaient déjà décrite comme la fonction propre du sacrifice — un intermédiaire substituable, qui encaisse à la place du sacrifiant ce que celui-ci ne peut pas porter.6 Kitsune no Hinako est cette victime rendue littérale : un corps fabriqué pour qu'un autre corps soit épargné.
On serait tenté d'y voir le double freudien — le Doppelgänger, la poupée, l'automate, tout ce répertoire de l'inquiétante étrangeté où le familier revient sous une forme méconnaissable.7 Mais le double de Freud monte de l'intérieur : c'est le refoulé qui resurgit, une part de soi qu'on avait reniée. Le katashiro inverse le mouvement. Il ne sourd pas d'Hinako ; on l'a fait, du dehors, et on lui a posé son visage. L'étrangeté, ici, n'est pas remontée : elle a été fabriquée. C'est un double que quelqu'un a écrit — une Hinako au second degré, au sens de Genette,8 un texte greffé sur elle et inscrit, comme le katashiro offensif, du nom et du destin d'une autre.
C'est pourquoi sa seule demande, dans tout le jeu, n'est pas d'être réconciliée. C'est d'être libérée. Si c'est moi qui suis dans l'erreur, tue-moi. On ne demande pas qu'on nous délivre d'un désir : on demande qu'on nous délivre de ce qu'on nous a fait.
II — Le bruitCe que le tambour couvre
Il y a, dans l'espace de Kitsune no Hinako, un monstre dont la description en dit plus qu'elle ne voudrait : le Taiko Tank, créature qui a avalé un tambour énorme, dont les baguettes poussent des bras comme des membres, et qui régit par le son les monstres alentour. Le journal ajoute, après la description fonctionnelle : « il cherche à faire taire à force de cris et de sons puissants. C'est toujours comme ça. »9 La dernière phrase — au présent de vérité générale dans l'original — n'est pas une observation d'histoire naturelle. C'est une reconnaissance : quelque chose qu'elle a déjà vécu, et qu'elle nomme sans le nommer.
Le premier volet a montré ce que l'homme au masque fait taire, et par quels moyens : le parfum dont la notice vante une aura « capable de faire taire jusqu'aux pensées d'Hinako », l'encens, le vin, la voix. Le Taiko Tank en est le portrait — celui qui remplit l'espace de bruit pour qu'aucune autre voix n'y tienne. Et ses baguettes, greffées au bras exactement comme le bras de renard greffé lors du premier rituel, disent une chose terrible : l'arme qu'on a donnée à Hinako est faite sur le modèle même de ce dont on use pour la réduire au silence. La défense et l'emprise sortent du même atelier.
de quelqu'un, à sa place
III — Le refusCe que la rivière emporte
Lire Kitsune no Hinako comme une poupée de substitution, et non comme une moitié de psyché, change le sens de leur réconciliation dans la fin canonique. Dans la lecture psychologique, c'est une intégration : deux désirs contraires fusionnent en un être enfin complet. Dans la lecture rituelle, c'est tout autre chose. La logique du katashiro est sans pitié : la cérémonie finie, on jette la poupée à la rivière, qui emporte le mal. Elle a rempli sa fonction ; elle est, par définition, jetable.
Hinako Shimizu refuse de la jeter. Elle refuse de traiter comme un déchet l'entité qui a absorbé le sort à sa place. Et ce refus, dans les termes de Girard, est exactement ce qui désarme le mécanisme : la victime émissaire ne « fonctionne » que si la communauté s'accorde à la tenir pour autre, pour sacrifiable. Refuser que la doublure soit jetable, ce n'est pas subir le sacrifice autrement — c'est en briser la condition.
La poupée ne devient sacrifiable que si l'on consent à la voir comme une autre. Hinako refuse de consentir.
Reste une question que ce volet ne peut pas résoudre seul : qui a eu besoin d'un katashiro, et pourquoi à ce moment-là ? La poupée n'est qu'un instrument ; elle suppose une main, une cérémonie, un intérêt. Pour les trouver, il faut quitter Hinako et regarder le lieu — le village d'Ebisugaoka, sa divinité, son histoire volée. C'est l'objet du dernier volet.