✦ Saya no Uta  ·  Perception  ·  Regard & désir

Ce que voit Fuminori
— perception, désir et horreur dans Saya no Uta

Quand le regard construit le monde — et ce que ça dit sur la nature du beau, du monstrueux, et de l'amour

Saya no Uta — Urobuchi Gen · Spoilers complets · ~13 min
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Saya no Uta (2003) est un visual novel japonais écrit par Gen Urobuchi. Fuminori Sakisaka, étudiant en médecine, survit à un accident de voiture qui tue ses parents, grâce à une chirurgie expérimentale du cerveau. Mais l'opération laisse des séquelles : il perçoit désormais le monde entier comme une masse de chair en décomposition, de viscères et de sang. Tout le monde lui apparaît comme un monstre — sauf une mystérieuse jeune fille nommée Saya, qui lui semble parfaitement humaine et belle. En réalité, c'est l'inverse : Saya est une créature d'une autre dimension, dont la vraie forme rend fou quiconque la voit — sauf Fuminori, dont les sens inversés font d'elle la seule chose normale dans un monde de chair. Le jeu explore ce que leur relation révèle sur la nature du regard, du désir et de la réalité.

Note de contenu : Saya no Uta contient des représentations de violence, d'agression sexuelle et de cannibalisme. Cet article les aborde analytiquement. La version Steam du jeu a retiré le contenu sexuel explicite, avec l'approbation d'Urobuchi lui-même, qui considérait qu'il nuisait à l'impact horrifique de l'œuvre.

Le monde de Fuminori Sakisaka ressemble à un cauchemar corporel permanent. Les murs suintent. Les gens sont des masses de chair informe qui émettent des sons déformés. La nourriture a le goût de la pourriture. Seule Saya — une petite fille en robe blanche — lui apparaît normale. Belle, même.

Ce dispositif est le cœur de Saya no Uta, et il est d'une précision redoutable : le jeu nous place dans la perspective d'un homme dont les sens ont été complètement inversés, et il nous demande d'en tirer les conséquences. Si tout ce que Fuminori voit comme beau est monstrueux, et tout ce qu'il voit comme monstrueux est réel — que dit son désir pour Saya sur la nature du désir lui-même ?

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I. L'agnosie comme outil narratif — voir comme condition de la vérité

L'agnosie de Fuminori — la condition médicale qui altère sa perception — n'est pas présentée comme une simple métaphore. Urobuchi la construit avec une cohérence troublante. Fuminori est étudiant en médecine : il comprend intellectuellement que ses sens sont défaillants. Il sait que les monstres qu'il voit sont des humains. Il sait que la petite fille qu'il voit comme humaine est autre chose.

Et pourtant cette compréhension ne change rien à son expérience. Savoir que ses sens mentent ne lui rend pas le monde vivable. La seule chose qui le rend vivable, c'est Saya — parce que son cerveau, pour des raisons qu'il ne comprend pas, la perçoit comme ce qu'il a besoin de voir : quelque chose de normal, de beau, de non-menaçant.

Ce dispositif fait une proposition philosophique radicale : la perception n'est pas une fenêtre sur le réel — c'est une construction. Ce que nous voyons est le résultat de ce que notre cerveau choisit de montrer, filtré par des besoins, des désirs, des traumatismes. Fuminori n'est pas plus trompé que nous — il est simplement trompé différemment, et de façon visible.

Fuminori voit Saya belle parce qu'il a besoin qu'elle soit belle. Nous voyons les gens que nous aimons beaux pour des raisons qui ne sont pas entièrement différentes.

II. Saya — le monstre comme figure d'innocence

Ce qui rend Saya particulièrement difficile à lire, c'est qu'elle n'est pas présentée comme malveillante. Elle est curieuse du monde humain, affectueuse avec Fuminori, sincèrement attachée à lui. Elle apprend à cuisiner pour lui. Elle protège sa présence dans sa vie avec une violence qui est aussi, à sa façon, une expression d'amour.

Saya est une créature lovecraftienne — une entité d'une autre dimension, dont la seule présence génère la folie chez les humains normaux. Mais là où la tradition lovecraftienne traite ces entités comme l'incarnation de l'indifférence cosmique, Saya no Uta fait quelque chose de plus perturbant : il donne à cette entité des émotions humaines. Saya aime Fuminori. Elle ne comprend pas les tabous humains — pas par monstruosité, mais par ignorance culturelle, comme une enfant.

Cette innocence est l'horreur la plus profonde du jeu. Saya ne fait pas le mal par sadisme. Elle le fait parce qu'elle ne comprend pas que ce qu'elle fait est du mal. Quand elle transforme Yosuke, le voisin, pour lui donner la même perception que Fuminori — pour qu'il puisse enfin la voir belle — elle pense faire quelque chose de gentil. Le résultat est une tragédie totale.

La fin « Bliss » — et ce qu'elle dit sur le désir

Dans la fin où Saya accomplit sa « floraison » — où elle répand ses spores sur toute l'humanité, transformant tous les humains en êtres capables de la percevoir comme belle — elle croit offrir un cadeau. Elle croit unifier le monde dans sa façon de voir. Ce qui est, du point de vue humain, la fin de l'humanité telle qu'on la connaît.

Cette fin est la critique la plus sombre que fait le jeu sur le désir possessif. Vouloir que tout le monde voie le monde comme on le voit — vouloir que tout le monde partage notre façon d'aimer — est une forme de violence. La floraison de Saya est la métaphore ultime de l'amour totalisant qui ne supporte pas la différence de perception.

III. Le regard comme construction — trois niveaux de lecture

Saya no Uta fonctionne sur trois niveaux de réflexivité du regard, qui se superposent tout au long du jeu.

Premier niveau — le regard de Fuminori : Un homme dont les sens sont inversés voit une créature monstrueuse comme belle, et le monde normal comme horrifique. Sa subjectivité est totale, cohérente, et incompatible avec celle des autres.

Deuxième niveau — le regard du joueur : Nous lisons le jeu depuis la perspective de Fuminori. Le jeu nous montre Saya telle qu'il la voit — une petite fille en robe blanche. Nous ne voyons sa vraie forme que par bribes, en ombres. Le jeu nous fait partager l'expérience perceptive de Fuminori, ce qui nous place dans une complicité troublante avec ses actes.

Troisième niveau — le regard sur le regard : La question que le jeu pose in fine est : est-ce que le regard de Fuminori sur Saya est fondamentalement différent de n'importe quel regard amoureux ? Tous les regards amoureux construisent leur objet — voient en lui ce dont ils ont besoin, filtrent ce qui contredit le désir. L'agnosie de Fuminori rend visible une structure qui existe dans tout désir.

Références littéraires implicites : Urobuchi a cité Osamu Dazai (No Longer Human) et Camus (L'Étranger) comme influences. La trajectoire de Fuminori — un homme qui perd progressivement tout contact avec les normes humaines et finit par les trouver étrangères à lui-même — est celle de Meursault et d'Ōba Yōzō combinés. Ce qui différencie Saya no Uta, c'est que cette aliénation a une cause externe et médicale, ce qui neutralise en partie la lecture moraliste.

IV. Les fins — trois façons de rater la réconciliation

Les trois fins de Saya no Uta sont trois façons dont la réconciliation entre la perception de Fuminori et le monde échoue — chacune d'une façon différente et significative.

La fin de restauration — Fuminori accepte que ses sens soient corrigés — est présentée comme la plus « humaine » mais pas nécessairement la plus heureuse. Fuminori retrouve une perception normale, voit Saya telle qu'elle est, est arrêté pour ses crimes. Saya part chercher son père. Ils s'écrivent des mots sous une porte de chambre d'hôpital psychiatrique. C'est triste précisément parce que c'est vrai : retrouver la réalité ne guérit pas la douleur d'avoir vécu dans une autre.

La fin de la floraison — Saya transforme l'humanité — est la fin apocalyptique. Tout le monde verra désormais le monde comme Fuminori. Personne ne souffrira plus de sa différence perceptive, parce qu'il n'y aura plus de différence. C'est une horreur totale présentée avec une sérénité inquiétante.

La fin de la mort de Saya — Fuminori et Saya sont tués — est la plus conventionnellement tragique. Elle dit que cet amour était impossible non pas parce qu'il était mauvais, mais parce que les mondes ne pouvaient pas coexister.

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Saya no Uta ne dit pas que Fuminori avait raison. Il ne dit pas non plus qu'il avait tort au sens où un jugement moral simple pourrait s'appliquer. Il dit quelque chose de plus inconfortable : que le regard construit sa réalité, que le désir suit le regard, et que la ligne entre l'amour et la destruction dépend moins de l'intention que de la commensurabilité des mondes.

C'est une proposition horrifique. Et c'est pour ça que le jeu reste, vingt ans après sa sortie, l'une des œuvres les plus étranges et les plus honnêtes du genre.